Né: 29 novembre 1869
Décédé: 23 août 1932

Loué sois-tu, Seigneur, pour papa.
Papa, celui que je crois avoir connu et deviné mieux que tous, mon cheval d’équitation, un veuf de 48 ans qui portait sur ses épaules une petite fille de trois ans.
Papa était l’homme de la gaieté, il se levait en chantant et se couchait en chantant; même quand il était fâché, il fredonnait une ritournelle que nous connaissions bien et nous faisait dire : «Attention! Ya qu’q’chose qui marche mal aux fourneaux».
Papa n’avait pas d’instruction proprement dite, il avait de l’attrait pour les connaissances et lisait chaque jour les journaux; maman, et plus tard Lucien, lui servirent de secrétaires et de comptables pour son commerce, car il avait une carrière de pierre et y fabriquait de la chaux.

La carrière de St-Louis-de-France, à mi-chemin entre Trois-Rivières et Shawinigan a pris depuis, une grande envergure; dans le temps, c’était la petite industrie qui nécessitait un travail habile et laborieux pour faire vivre convenablement une famille nombreuse, moyennant économie.
Papa était artiste dans l’âme. Il aimait la belle nature, la musique. Maître-chantre à l’église, il faisait quotidiennement plus d’un mille à pied chaque matin pour aller chanter à la messe. Sa voix puissante et juste, le rendait populaire dans les paroisses environnantes. Il aimait le grégorien bien chanté, il solfiait à première vue. Maman l’avait initié d’abord au latin tandis que les gars, revenant du séminaire, rapportaient les leçons de l’abbé Georges Turcotte et du réputé compositeur Tompson, organiste à la cathédrale. J’étais encore bébé et j’assistais à des répétitions de chorale composée en majeure partie des membres de la famille, car tous avaient bonne voix et l’intérêt de papa créait l‘émulation.
Papa avait la rime facile. Voulait-il attirer mon attention : « Béatrice, c’est bien trice! »… Il composait sur des mélodies connues et nous amusait bien en mêlant aux airs d’opéras, les noms des voisins et les histoires du patelin. Il jouait sur les mots : « Papa! Implorait une des petites filles, Lucien veut pas s’ôter! » - « Allons, Lucien, saute! » Lançait-il pour les raccorder.
Il était aussi violoneux réputé. On ne s’ennuyait pas dans les soirées quand Octave Héon était là, il surpassait les meilleurs du canton. Il n’acceptait pas toujours les invitations, car il aimait le bon vin…
Et ses excès l’humiliaient bien gros. Il fut même sollicité pour un concours provincial de violoneux, organisé par des connaisseurs.
Papa vivait pour sa famille, il économisait pour l’instruction de chacun; ses trois fils firent des études classiques au petit séminaire de Trois-Rivières. Par un bel après-midi de baignade dans la rivière St-Maurice, en juillet 1919, alors que pris de crampes, il appelait au secours, il vit avec effroi Romuald, son aîné, emporté par un remous alors qu’il venait à son aide. La même année, Jean-Baptiste, après deux ans et demi de grand séminaire quittait l’état ecclésiastique pour la lointaine Californie. Ainsi Lucien devenait son bras droit. Fidèle au désir de maman, papa voulut que toutes ses filles bénéficient d’études au Pensionnat et à l’École Normale. « Ce sont les Ursulines qui ont élevées mes filles, rien d’étonnant qu’elles fassent des sœurs », dira t’il, plus tard.
Son autorité s’établissait de l’œil ou d’un mot: «Les petites filles, ça c’est pas de vot’e classe!» Avoir de la classe ceci signifiait que nous devions avoir souci de notre éducation reçue. Cette éducation nous distançait pas mal de la société des voisins, campagnards dont un bon nombre travaillaient à la carrière. Les Ursulines nous habituaient à la politesse et au respect, aux bonnes manières : nos attitudes gelaient quelque peu nos rapports avec ces bonnes gens. Je revois encore la lignée de ces travailleurs, tous empoussiérés qui revenaient de l’ouvrage, les Tit-Pit, Tit-Blanc, Toune et les autres... Papa nous envoyait parfois porter des messages, je me revois, apportant avec candeur un chèque pour « Monsieur Pas-de-Fesses ou Monsieur Pas-de-Culotte ». Ils étaient tous des Messieurs, pas de notre classe, sans plus!
J’ai connu papa à son meilleur, il m’aimait pour deux. Personne n’y trouvait à redire, car il y avait huit ans de différence entre la cadette et moi. Ce qui pouvait être faiblesse pour sa benjamine tempérait le jansénisme que lui avait inspiré maman, nourrie d’une spiritualité austère du temps. Il ne m’en reste que d’excellents souvenirs; la maison, la carrière, le chant, le violon, les rires, le pittoresque de sa conversation, son sens de la justice et de la vérité, ses interrogations sur la foi, je dirais même ses habits à la hippie de travail…
La semaine qui précéda sa mort, nous avions eu un sujet de conflit ensemble et je lui avais nettement signifié ma volonté de choisir mes amis. Il en était resté jongleur. Le lendemain, à la suite d’un appel téléphonique nous apprenant l’aggravation de la maladie de Suzanne, je l’entendis dire : « Je ne sais pas pourquoi le bon Dieu ne viendrait pas me chercher, moi, ma famille est élevée, elle peut encore faire du bien »…
Dans les jours suivants, comme ces patriarches dont parle la Bible, qui sentent leur fin prochaine, il revit son testament, mis à point ses comptes et son livre de banque, fit le tour de son domaine… Le lundi soir, au repas, il était atteint de paralysie cérébrale. « Coup fatal! » diagnostiqua le médecin. Avec les prêtre, un capucin, il formula expressément le sacrifice de sa vie et mourait vers les deux heures de la même nuit.
Il était alors maire de la petite localité de St-Louis-de-France. La nouvelle de sa mort subite émut tout la contrée. Mes six sœurs religieuses, revenant à la maison pour la première fois, assistaient aux funérailles. « Quelle belle couronne! » disait-on!.
Qui couronne pour qui incarne l’amour et donne sa vie quotidiennement pour les siens!
Loué sois-tu, Seigneur, mille fois, pour mon père, ma solide et joyeuse monture!
Béatrice
Août 1987