Cyrille Dubois, premier médecin de Chicoutimi et de Sainte-Anne

Est-il possible de s’imaginer aujourd’hui les conditions dans lesquelles la pratique de la médecine avait cours au Saguenay, à l’époque des premiers colons?  En ces débuts de colonisation, les audacieux pionniers s’affairaient farouchement à transformer le milieu pour qu’il devienne moins hostile.  Vivre au Saguenay en 1850 relève de la pure témérité. Chaque travail s’opère à travers des risques d’accidents énormes.  S’ajoutent à cela l’absence de confort et surtout d’hygiène, l’absence aussi d’une alimentation saine qui favorisent tous ensemble l’éclosion des maladies et des épidémies.  Dans de telles conditions, il va de soi qu’attraper la moindre fièvre risque de dégénérer en maladie mortelle.  Lorsque le Docteur Cyrille Dubois arrive au Saguenay au début de février de l’année 1846, le travail à accomplir est colossal et exige une santé et une robustesse sans faille.

Pierre-Cyrille-Adolphe Dubois est né à Bécancour, le 11 août 1816, du mariage de Marie-Louise Lemarié et de Louis Dubois. Après ses études au Séminaire de Nicolet en 1832, il entre se spécialiser en médecine à l’École de Médecine de Victoria à Montréal jusqu’en 1844.  Son diplôme obtenu, il pratique pendant quelques mois à Québec, puis déménage à la Grande-Baie au début du mois de février 1846.  Le 9 janvier 1847, nous le retrouvons à Chicoutimi comme parrain d’une métisse montagnaise.  Il demeure à ce moment près de la résidence de Peter Mc Leod, à la Rivière-du-Moulin.   Le Docteur n’attend pas la fondation de son foyer pour devenir Saguenéen.  Il acquiert une terre tout près de l’église de Saint-Alexis de Grande-Baie et installe son vieux père, qui l’a suivi ici avec sa famille.

Plus près de chez nous maintenant, Cyrille Dubois devient propriétaire d’un véritable domaine dans le canton Tremblay.  En tout, 700 acres de terre le long de la rivière Valin qui lui procure l’avantage d’une voie de circulation en plus d’une chute magnifique, propice à l’installation d’un moulin.  Il a idée d’en faire une ferme modèle pour convaincre, par l’exemple du succès, les colons trop craintifs.  Croyants fermement en cette entreprise, en 1849, il fait défricher 26 arpents la première année, puis 40 autres l’année suivante.28   Cette terre qui s’étend de la rivière Valin jusqu’au lac Docteur est appelée «LA FERME».  Elle passera en partie aux mains d’Alexandre Maltais qui la transmettra à la famille d’Épiphane Desmeules.

Sur le plan professionnel, tout concorde à démontrer que le Dr Dubois s’applique à son serment d’Hippocrate avec un grand zèle.  Il «exerça sa profession avec un dénouement sans borne, à l’admiration de ses patients, et il était d’une charité sans pareille».29  Sa mentalité perfectionniste le pousse à retourner faire un stage en médecine à Québec, en 1852.  Le certificat qu’il obtient après son ce second noviciat est émis pas le Collège des Médecins et Chirurgiens du Bas-Canada, le 13 juillet 1853.

Le Docteur Dubois au chevet de Peter Mc Leod.  Mais avant de partir pour Québec, nous le retrouverons au pieds du lit de Peter MC Leod junior.  La meilleur manière pour nous de vous entretenir de ce dernier épisode de la vie du fondateur de Chicoutimi est de laisser libre cours aux propos d’un ancien qui fut contemporain de Mc Leod.30
« Un jour Mc Claude tombe malade, il fait venir le Dr. Dubois il était le seul docteur de Chicoutimi, c’était un métis sauvage.  Lorsque Price apprend cela il écrit une lettre à Mc Claude lui disant qu’il allait faire revenir un médecin de Québec et il était certain qu’il allait revenir parce que ce médecin faisait revenir les morts, Mc Claude a cru Price puis le docteur est arrivé.  Ce médecin arriva et le soigna si bien que dans 8 jours Mc Claude était dans la tombe.  Une rumeur disait que Mc Claude n’était pas malade pour mourir mais les Price voulaient s’en débarrasser, vous savez si Mc Claude aurait vécu plus longtemps les Price se seraient mangé.  Quand M. Dubois a vu comment Mc Claude était soigné il lui dit tout de suite qu’il allait mourir, mais Mc Claude a pensé que Price voulait son bien en faisant venir un médecin étranger.  Personne n’a regretté la mort de Mc Claude, parce que vous savez c’était un homme qui menait ses hommes à coup de pieds.  Le matin de sa mort les matelots des bâtiments de Mc Claude avaient mis pavillon à mis-mât et se promenaient sur la rivière en chantant «Mc Claude était un bon bourgeois mais pas de monnaie».  Il a été enterré dans le cimetière protestant de la rivière-du-moulin.  Tout de suite après sa mort les Price sont emparés de sa succession.  Le père de Mc Claude vivait encore il était aux Terres-Rompues, le père ne s’occupait pas beaucoup des affaires de son garçon, c’était son garçon qui lui avait donné sa terre».

Le cas de la mort de Mc Leod, en dépit de l’importance du personnage, n’est pas le plus spectaculaire dans la vie professionnelle du Docteur Dubois.  Dans le domaine de ses capacités médicales, deux opérations particulièrement frappantes, dépeintes par la tradition comme véritables exploits, ont échappé à l’oubli.  Le premier se retrouve dans l’opération de François Morissette qui s’est fait arracher un bras au  moulin de Mc Leod.  Nous aurons l’occasion de vous entretenir de cette accident dans la biographie même de ce personnage presque légendaire dans tout le comté de Chicoutimi.  Il y a aussi l’ablation d’une pierre, pratiquée sur un dénommé Charles Simard qui appartient, semble-t-il, au véritable prodige.

Charles Simard, un citoyen de Chicoutimi âgé d’environ 50 ans, souffrait horriblement de la pierre depuis des années.  Un jour «il se rendit chez le Dr Dubois et le pria de procéder à l’opération.  Assisté seulement de M. Chamberland et avec des instruments bien peu propres, puisqu’ils avaient été confectionnés chez un forgeron de l’endroit.  M. le Dr Dubois, après un travail qui dura deux heures et trois quarts, est parvenu à extraire de la vessie du malheureux Simard une pierre mesurant sept pouces sur sa petite circonférence, onze pouces sur la plus grande, et du poids de onze onces et demie».31  Le neveu du Docteur Dubois rapporte en plus que le médecin brisa un outil et dut suspendre l’opération pour courir à la forge le faire réparer.  Cette pierre phénoménale fut offerte au musée de l’école de médecine de Laval, à titre de spécimen rare.32

Les circonstances entourant l’accident de François Morisette ne manquent pas de nous faire tressaillir à la seule pensée des faibles moyens à la disposition du Docteur Dubois qui réussit miraculeusement à lui sauver la vie.  Laissons sa belle-fille, Lauretta Dechesne, nous raconter en ses mots, le tragique accident.

«François travaillait au moulin de Mc Leod, à la Rivière-du-Moulin.  Ce que je dis là m’a été raconté par mon beau-père lui-même.  Il était d’un naturel très curieux.  Dans le bas du moulin où se trouvait la machinerie, il y avait des «shafts» [arbres de transmission] qui tournaient et des câbles.  Un câble échiffé l’avait attiré.  Voulant se balancer, il prit le câble qui s’enroula autour «shaft» qui lui prit le bras et l’arracha presque complètement.  Le bras étant presque arraché, il a été nécessaire de lui faire couper par le Docteur Dubois qui était le docteur de Mc Leod.  L’amputation prenait jusqu’à la hauteur du cou, ce qui veut dire que l’épaule fut complètement sectionnée.  Cette opération avait été effectuée «à fret», sans anesthésie.  François attendait l’opération en fumant sa pipe et la seule chose qui se produisait était la perte momentanée de connaissance.»33
Un autre témoignage nous dit qu’une partie du côté avait été arrachée jusqu’à la ceinture: «les côtes étaient à nu et on voyait battre le cœur».  Nous ne savons pas par quel procédé le Docteur Dubois réussit à soigner cette terrible blessure.
Sur le plan social, Cyrille Dubois s’implique en 1858 à la fondation de l’Institut des Artisans et Association de Bibliothèque de Chicoutimi et en devient directeur.  On le retrouve président de la Commission Scolaire en 1858 et en 1859.

Au niveau de la politique, disons seulement qu’il s’y occupe activement d’abord en agissant comme maire suppléant, en juillet 1860.  Cette attirance pour la politique, probablement issue de son désir d’aider ses concitoyens, serait même la raison de son départ de Chicoutimi.  Il est, semble-t-il, un irréductible adversaire des puissants de l’époque, des Price en particulier.

Le Docteur Dubois quitte Chicoutimi en 1866.  Il amène avec lui ses vieux parents et il part peu après pour les Etats-Unis.  En 1868 nous le retrouvons à Arthabaska (Victoriaville) où il fait baptiser son huitième enfant.  Il termine sa vie à Groesbeck, Texas, apparemment aveugle et misérable.

Ce document a été retranscrit intégralement dans, LE CANTON TREMBLAY (1848-1893)
par Russel Bouchard, P.22-31.

Pour de plus amples informations sur le Dr Dubois, se référer aux A.N.Q.C., Fonds Mgr Victor Tremblay, Dossier de Correspondance no 214.  Aussi, Document no 473.

29.  A.N.Q.C. Fonds Mgr Victor Tremblay, Dossier 214. Pièce 50. p.2.
30.  A.N.Q.C. Fonds Mgr Victor Tremblay, Mémoire de M.Philias Lavoie «Cayen», juillet 1934, no 44.
31.  A.N.Q.C. Fonds Mgr Victor Tremblay, Dossier 1620. Pièce 2. pp.6-7
32.  Ibid., p.7.
33.  Fonds Russel Bouchard, Témoignage de Lauretta Dechesne-Morissette, le 6 septembre 1978.

Toponymie
 

Docteur, Lac (1)

  Mun.: Saint-Honoré
  MRC: Le Fjord-du-Saguenay
  Rég. adm.: Saguenay—Lac-Saint-Jean
  Coord.: 48°31'  71°01';  Feuillet : 22D/11
 
Lac Docteur, Décharge du (Ruisseau)

  Mun.: Tremblay, CT
  MRC: Saguenay
  Rég. adm.: Saguenay—Lac-Saint-Jean
  Coord.: 48°28'  71°01';  Feuillet : 22D/06
 
Morissette, Route (2)

  Mun.: Tremblay, CT
  MRC: Saguenay
  Rég. adm.: Saguenay—Lac-Saint-Jean
  Coord.: 48°32'  71°05';  Feuillet : 22D/11